Hommage à Yves Chevallard

Yves Chevallard (1946-2026) : une vie consacrée à la construction d’une théorie scientifique de l’étude des œuvres

Yves Chevallard nous a quittés le 16 mars 2026. Infatigable théoricien de la didactique, il était à la tâche lorsqu’un malaise fatal l’a surpris dans son travail. Après les disparitions de Gérard Vergnaud et de Guy Brousseau, s’éteint avec lui l’un de ceux qui ont jeté les bases scientifiques de la didactique des mathématiques, puis l’ont développée. Sa personne et sa vie sont attachées à Marseille ainsi qu’à la Provence, dont il pratiquait parfaitement la langue. Ancien élève du lycée Thiers, où il rencontre Alain Connes qu’il suit à la rue d’Ulm, il est nommé dans ce même lycée à sa sortie de l’ENS. Il y reste peu de temps car, logicien de formation, il prend un poste de maître-assistant à la faculté des sciences de Luminy. Jusqu’en 1991, il y enseigne et élabore une partie de ce qui prendra le nom de théorie anthropologique du didactique (TAD). À cette date, après son habilitation à diriger des recherches, il intègre le jeune IUFM d’Aix-Marseille pour y assurer, jusqu’en 2007, la préparation au CAPES de mathématiques et la formation des professeurs stagiaires. C’est au cours de ces années, entre Luminy et l’IUFM, que beaucoup de ceux qui sont devenus professeurs de mathématiques l’ont connu.

Sa rencontre avec la didactique des mathématiques, alors naissante, se produit en 1976, lors d’une conférence donnée par Guy Brousseau à Luminy. Rapidement, un DEA commun entre les universités de Bordeaux et d’Aix-Marseille II se met en place. Les cours sont assurés par Guy Brousseau, des universitaires bordelais, et par Yves Chevallard. La direction des premiers mémoires marseillais de didactique aboutit aux trois cours donnés lors de la Ire école d’été de didactique des mathématiques en 1980, dont il est l’un des co-organisateurs. Ils portent sur la transposition didactique. L’expression vient du sociologue Michel Verret, dont la thèse est publiée en 1976 sous le titre Le temps des études. Leibniz, après sa lecture du Traité des sinus du quart de cercle de Pascal, écrivait au marquis de l’Hospital qu’il y trouvait « une lumière que l’auteur lui-même n’y avait point vue » : il ne s’agissait rien moins que de la limite du rapport des différentielles... Le concept de transposition didactique est de même développé par Yves Chevallard dans une direction que Michel Verret « lui-même n’avait point vue ». À partir de la publication des trois cours dans l’ouvrage La transposition didactique en 1985, le nom d’Yves Chevallard reste attaché pour beaucoup, notamment pour ceux qui ne l’ont pas lu, à celui de transposition didactique. L’ouvrage est aujourd’hui épuisé. Mais la revue Education & Didactique a récemment publié en libre accès le texte Pour la didactique, rédigé à l’occasion de l’AG de rentrée de l’IREM d’Aix-Marseille en septembre 1981. Ce texte, proche du cours de 1980, développe de manière plus succincte la problématique de la transposition didactique.

L’auteur de ces lignes, alors jeune professeur de mathématiques, a connu l’ouvrage avant son auteur. Ce fut une révélation que de pouvoir enfin comprendre, en mettant pour cela des mots et en posant des concepts, ce qu’une expérience pratique de l’enseignement permet de rencontrer sans le formaliser, voire même sans le penser. Les notions de temps didactique, de topogénèse, de préconstruits, de noosphère, de transposition didactique illustrée par la notion de distance, conçue en analyse fonctionnelle par Maurice Fréchet mais transposée en géométrie dans le programme de 1971, et bien d’autres concepts, mériteraient d’être connus de ceux qui enseignent les mathématiques... de la maternelle au doctorat. Pour reprendre une expression de Pierre Bourdieu à propos de la sociologie, le « dévoilement » qui apparaît à la lecture de La transposition didactique a pu paraître parfois douloureux, notamment parce qu’il s’agit d’une pratique souvent non questionnée par ceux qui y sont engagés. Mais un tel dévoilement est souvent le signe d’une réelle avancée dans la compréhension de pratiques qui semblaient jusqu’alors aller de soi.

Yves Chevallard fut directeur de l’IREM d’Aix-Marseille de 1982 à 1991. Durant cette période ont été publiés sous son nom plusieurs fascicules aujourd’hui numérisés et disponibles à l’IRES. Ils concernent les notions de situation et de contrat didactiques et, d’un point de vue didactique, des notions plus générales telles que l’évaluation, l’échec scolaire, la modélisation, l’enseignement de l’algèbre... La deuxième édition de La transposition didactique, parue en 1991, est augmentée d’une postface qui situe la didactique dans le champ de l’anthropologie. La didactique a alors pour objet l’étude du didactique. Le didactique concerne l’ensemble des phénomènes qui relèvent des conditions et contraintes sociales et institutionnelles propres à l’étude des œuvres, quelles qu’elles soient. Avec la théorie anthropologique du didactique (TAD), c’est un considérable élargissement théorique qui s’opère. L’objet de la didactique, en tant que science, se situe désormais au-delà des seules mathématiques et de la seule institution scolaire. La didactique devient l’étude théorique de l’Homme à l’étude des œuvres. Celles-ci concernent aussi bien le rap que la théorie des cordes, la couture que l’algèbre élémentaire, la plomberie que le néo-darwinisme, etc., sans que soit ou non attribuée une part de noblesse aux œuvres.

Le travail mené à l’IUFM, de 1991 à 2007, avait pour visée la formation des futurs professeurs à un authentique savoir professionnel. Les mathématiques deviennent modélisées, comme les autres activités humaines, à partir de la notion de praxéologie. Les techniques, qui permettent d’accomplir des types de tâches, s’accompagnent de technologies et de théories qui les justifient, les produisent, les rendent compréhensibles. Les types de tâches didactiques s’organisent autour de six moments de l’étude. Le modèle met à disposition de qui souhaite s’en servir, à la fois les outils pour l’analyse et le contrôle du savoir à enseigner, et ceux nécessaires à la manière dont il va être enseigné et étudié. À ce qu’il considère comme un enseignement qui repose sur « la visite des œuvres » dont les raisons d’être ont disparu – parce que des questions auxquelles répondent la géométrie élémentaire, l’algèbre, la statistique, etc., ne vivent pas dans les classes –, Yves Chevallard oppose des activités et des parcours d’étude et de recherche. Ils sont initiés par des questions génératrices – car toute œuvre est réponse à une question – dont peuvent s’emparer les élèves afin qu’ils les recherchent et les étudient, sous la direction du professeur. Ce travail de conception et de développement se poursuit, par exemple, dans le groupe didactique de l’IRES d’Aix-Marseille, et aussi ailleurs de par le monde didactique. Engagée dans ce type de ressources, l’activité des élèves ne peut être confondue avec ce que promeuvent les activités parfois dites « introductives » des manuels, où un savoir prédécoupé continue d’être montré aux élèves en leur laissant croire que ce sont eux qui le produisent.

À partir de 2007, considérant qu’il ne dispose plus à l’IUFM d’Aix-Marseille des moyens pour une formation des professeurs de mathématiques telle qu’il l’entend, il poursuit sa carrière en sciences de l’éducation à Aix. C’est alors l’utilisation du modèle pour d’autres types d’œuvres que les mathématiques, le développement de la notion de « questionnement du monde » et d’enquête, l’élargissement de la notion de milieu, initialement introduite en didactique par Guy Brousseau, l’élaboration de nouveaux concepts pour appréhender le didactique. Yves Chevallard a poursuivi tout au long de sa vie un immense travail. Quelques semaines avant sa disparition, il travaillait encore les deux séances à venir du séminaire international qu’il animait par visioconférence six à sept fois par an. La TAD est une théorie dont une des dimensions est aussi à finalité pratique. Elle demeure utile aux enseignants qui souhaitent s’en emparer pour un exercice professionnel de leur métier. Yves Chevallard a su créer une communauté internationale de chercheurs, du Japon à l’Amérique du Sud, en passant par l’Espagne et la Scandinavie, sans oublier la France et bien d’autres pays, qui se réunit depuis 2005 pour élaborer et échanger sur les dernières avancées théoriques. En janvier 2026 s’est tenu à Barcelone le VIIIe colloque international sur la TAD (CITAD). Le IXe CITAD devrait se tenir à Copenhague en 2028. Sa présence chaleureuse et bienveillante manquera, mais les conditions sont d’ores et déjà réunies pour faire fructifier l’œuvre scientifique qu’il a construite et qu’il laisse en héritage.

Yves Matheron